Le journaliste russe et lauréat du prix Nobel de la paix Dmitri Mouratov estime que Vladimir Poutine ne peut désormais plus présenter la guerre en Ukraine comme une victoire, quel que soit son dénouement. Dans un entretien exclusif accordé à la BBC, l’ancien rédacteur en chef de Novaya Gazeta dresse également un constat particulièrement sombre de la liberté d’expression en Russie.
Selon Dmitri Mouratov, le conflit déclenché par l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a déjà atteint un niveau tel qu’il ne peut plus être considéré comme une réussite. « Il ne peut pas y avoir de victoire » lorsque deux peuples ont été entraînés dans une guerre ayant fait plus d’un million de victimes, estime-t-il.
Pour le journaliste russe, l’Ukraine ne peut pas être véritablement conquise par Moscou. « Vous pouvez la détruire, mais vous ne pouvez pas la conquérir », affirme-t-il, tout en mettant en garde contre une possible poursuite de l’escalade, notamment autour de la menace nucléaire.
Une inquiétude face à la rhétorique nucléaire
Dmitri Mouratov affirme avoir constaté une multiplication des références à l’utilisation d’armes nucléaires dans les médias et les débats publics russes. Il dit avoir recensé plus de 500 mentions de ce type depuis le début de l’année, y compris sur les chaînes de télévision publiques et lors d’événements officiels.
Le journaliste se montre toutefois prudent lorsqu’il s’agit d’interpréter les intentions personnelles de Vladimir Poutine. Selon lui, personne ne peut réellement savoir ce que pense le président russe et les analyses prétendant connaître ses motivations relèvent davantage de la spéculation que du journalisme.
Novaya Gazeta, symbole de la répression
Dmitri Mouratov a cofondé Novaya Gazeta il y a plus de trente ans. Le journal s’était imposé comme l’un des principaux médias indépendants de Russie, notamment grâce à ses enquêtes sur la corruption et les violations des droits humains.
En 2021, Mouratov a reçu conjointement le prix Nobel de la paix pour ses efforts en faveur de la liberté d’expression. Mais cette distinction n’a pas empêché les autorités russes de s’attaquer au journal.
La publication a perdu son enregistrement et son accès en ligne est aujourd’hui bloqué en Russie. Plusieurs journalistes ayant travaillé pour le média ont également été condamnés ou poursuivis.
Des centaines de prisonniers politiques
Mouratov affirme que la répression contre les voix critiques s’est considérablement intensifiée depuis le début de la guerre. Il estime qu’au moins 1.500 personnes sont actuellement emprisonnées en Russie pour avoir contesté la politique du gouvernement.
Le journaliste cite notamment plusieurs journalistes condamnés pour « extrémisme », ainsi que des opposants et des citoyens poursuivis pour avoir critiqué la guerre.
Parmi les cas qu’il évoque figure celui du pianiste Pavel Kushnir, arrêté après avoir publié des vidéos antimilitaristes. Le musicien est mort à l’âge de 39 ans dans un centre de détention après une grève de la faim.
Un pouvoir toujours concentré autour de Poutine
Malgré les difficultés économiques et militaires auxquelles la Russie est confrontée, Mouratov estime que Vladimir Poutine conserve un contrôle étroit sur le pays.
Il rejette notamment les spéculations concernant une éventuelle division de l’élite russe. Selon lui, le système politique reste largement dominé par le président et soutenu par les services de sécurité, notamment le FSB.
Le journaliste critique également les dirigeants occidentaux, estimant que leurs déclarations sur les droits humains ont longtemps coexisté avec des relations commerciales importantes avec Moscou.
Des voix critiques qui continuent d’exister
Désigné lui-même comme « agent de l’étranger » par les autorités russes, Dmitri Mouratov reste soumis à de fortes restrictions.
Malgré cette pression, il affirme percevoir encore des signes de soutien dans la société russe. Dans les rues de Moscou, raconte-t-il, des citoyens viennent parfois remercier discrètement ses anciens collègues et lui-même.
Des mots prononcés à voix basse, mais qui constituent pour le journaliste une preuve que la contestation et le soutien à une presse indépendante n’ont pas complètement disparu en Russie.
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