Dans les vastes plaines agricoles de Mongolie-Intérieure, les récoltes de pommes de terre côtoient désormais d’immenses bâtiments destinés à faire fonctionner les infrastructures d’intelligence artificielle chinoises.
À Ulanqab, connue depuis plusieurs années comme la « capitale chinoise de la pomme de terre », des centres de données se multiplient au milieu des steppes. Une transformation qui illustre les ambitions de Pékin dans la course technologique qui l’oppose aux États-Unis.
Une infrastructure essentielle pour l’IA chinoise
Sur les chantiers, les ouvriers s’activent autour de vastes bâtiments équipés de structures métalliques et de systèmes électriques complexes. De nouvelles phases de construction sont déjà prévues, illustrant le rythme soutenu du développement de ces infrastructures.
Pour les autorités chinoises, ces centres de données constituent un élément stratégique de la politique nationale en matière d’intelligence artificielle.
Pékin ambitionne notamment d’intégrer l’IA dans une part très importante de l’économie et de la société d’ici 2030, ce qui nécessite des capacités de calcul toujours plus importantes.
La Chine construit ainsi de nombreux centres de données dans des régions relativement peu peuplées comme la Mongolie-Intérieure, le Ningxia, le Gansu et le Guizhou.
Des régions choisies pour leur énergie et leur climat
Le choix de ces territoires répond à plusieurs considérations.
Ces provinces disposent d’importantes capacités de production d’énergie éolienne et solaire, tandis que le foncier y est généralement moins coûteux que dans les grandes métropoles.
Le climat plus frais de certaines régions permet également de réduire les besoins en refroidissement des infrastructures informatiques.
Des entreprises technologiques chinoises comme Huawei, ByteDance ou DeepSeek s’appuient sur cette nouvelle infrastructure pour développer leurs services et leurs modèles d’intelligence artificielle.
Cette expansion soulève toutefois des questions environnementales, notamment dans les régions arides de Mongolie-Intérieure où l’accès à l’eau constitue déjà un enjeu important.
Une bataille technologique avec les États-Unis
La construction de ces centres s’inscrit dans une compétition stratégique plus large entre la Chine et les États-Unis.
Washington cherche à limiter l’accès chinois aux puces électroniques les plus avancées et à certains équipements indispensables au calcul intensif.
Pékin tente de son côté de compenser ces restrictions en développant ses propres technologies et en favorisant des modèles d’IA plus accessibles.
Les autorités chinoises encouragent notamment les entreprises à développer des modèles open source, dont le code ou certains éléments peuvent être adaptés et utilisés par d’autres acteurs.
Cette stratégie contraste avec les modèles propriétaires développés par plusieurs grandes entreprises américaines, dont les technologies restent largement fermées.
Des ingénieurs chinois de plus en plus nombreux à rester au pays
La Chine cherche également à renforcer son potentiel humain.
Selon des chercheurs et ingénieurs interrogés dans le pays, les restrictions américaines et les tensions croissantes entre Washington et Pékin ont contribué à modifier les trajectoires de certains scientifiques chinois.
Des chercheurs formés aux États-Unis ou au Royaume-Uni choisissent désormais de revenir travailler en Chine, attirés notamment par les investissements, les infrastructures de recherche et les possibilités offertes par le secteur technologique.
Le pays forme parallèlement plusieurs millions de diplômés scientifiques et technologiques chaque année, alimentant un important réservoir de compétences.
Une IA appliquée à de nombreux secteurs
L’écosystème chinois ne se limite pas au développement de modèles de langage.
Des chercheurs et des ingénieurs travaillent à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans des domaines aussi variés que la médecine, les nouveaux matériaux, l’astrophysique, la fusion nucléaire et le développement de médicaments.
Les autorités considèrent également l’IA comme un outil permettant de répondre au vieillissement de la population et à la diminution progressive de la main-d’œuvre disponible.
L’automatisation progresse ainsi dans l’industrie et la production, même si ses effets sur l’emploi restent difficiles à mesurer.
Des inquiétudes dans les campagnes
Le développement des infrastructures numériques n’est toutefois pas perçu de la même manière partout.
Dans certaines zones rurales, des habitants affirment ne pas bénéficier directement de la présence des centres de données. Des témoignages font également état d’inquiétudes concernant les terres agricoles, les déplacements de villages et l’accès aux ressources en eau.
Certaines communautés ont effectivement été relocalisées, même si l’ampleur de ces déplacements et les conditions de compensation restent difficiles à déterminer.
D’autres habitants se montrent toutefois plus optimistes. À proximité des centres de données, certains agriculteurs expliquent que leurs enfants ont pu trouver des emplois grâce au développement de ces nouvelles activités.
Une fracture entre la Chine numérique et la Chine rurale
La construction des centres de données révèle ainsi un contraste entre deux réalités.
D’un côté, la Chine investit massivement dans l’intelligence artificielle, l’automatisation et les infrastructures numériques, avec l’ambition de devenir un acteur central de cette révolution technologique.
De l’autre, une partie de la population rurale reste confrontée à des préoccupations beaucoup plus immédiates : revenus agricoles, vieillissement, emploi et conditions de vie.
Certains habitants interrogés affirment ainsi ne voir que peu d’intérêt à l’IA dans leur quotidien, tandis que des chercheurs chinois reconnaissent encore certaines limites en matière de liberté académique et d’ouverture à la critique.
La Chine avance donc rapidement sur le front de l’intelligence artificielle, mais cette transformation ne bénéficie pas encore de manière uniforme à l’ensemble de la population.
À Ulanqab, les champs de pommes de terre et les immenses centres de données offrent finalement une image saisissante de cette mutation : une Chine rurale traditionnelle côtoie désormais les infrastructures qui doivent alimenter l’une des plus grandes ambitions technologiques du pays.
![]()



