Alors que l’Afrique cherche à redéfinir sa place dans l’économie mondiale, le débat sur l’intégration continentale ne se limite plus à l’ouverture des marchés et à la facilitation des échanges commerciaux. Il porte de plus en plus sur la capacité des États africains à maîtriser leurs ressources essentielles et à sécuriser leurs besoins en eau, en énergie et en minerais.
Cette question a été au cœur d’une session de débat organisée à Asilah dans le cadre de la 47e édition du Festival culturel international d’Asilah. Responsables et experts y ont échangé sur les projets stratégiques susceptibles de transformer la carte économique du continent et de renforcer sa capacité à construire un développement plus durable et davantage autonome.
Sidi Ould Tah : pas d’intégration réelle sans maîtrise des ressources
Le président du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD), Sidi Ould Tah, a souligné que la maîtrise des ressources stratégiques constitue l’une des conditions essentielles à la réussite du processus d’intégration africaine.
Intervenant lors d’une session intitulée « Projets stratégiques et intégration économique : vers une nouvelle géographie africaine », il a expliqué que le développement industriel nécessite une énergie stable, tandis qu’une agriculture capable de faire face aux défis climatiques repose sur des ressources hydriques sécurisées. Il a ainsi insisté sur le lien direct entre la maîtrise de ces ressources et la notion de souveraineté.
Le président de la BAD a également rappelé que l’institution travaille sur plusieurs initiatives majeures dans ce domaine, notamment le programme « Mission 300 », qui vise à fournir un accès à l’électricité à 300 millions d’Africains à l’horizon 2030, ainsi que l’initiative « Desert to Power » et la Facilité africaine de l’eau.
Eau, énergie et minerais : une même équation de développement
Les échanges à Asilah ont mis en évidence le fait que les ressources stratégiques ne peuvent être appréhendées comme des dossiers isolés, mais comme des composantes interdépendantes d’un même système de développement.
Dans ce contexte, l’ancien ministre de l’Énergie et des Mines, Mohamed Boutaleb, a plaidé pour une approche intégrée reliant l’eau, l’énergie et les minerais. Selon lui, la réussite des grands projets continentaux nécessite avant tout une décision politique claire et une coopération dépassant les frontières nationales.
Il a également salué l’Initiative atlantique lancée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, estimant qu’elle traduit une vision fondée sur le renforcement de l’ancrage du Maroc dans son environnement africain et l’ouverture de nouvelles perspectives de coopération et de développement sur le continent.
Le financement des projets, un défi préalable à leur réalisation
L’enjeu africain ne réside pas uniquement dans l’identification de grands projets, mais également dans la mobilisation des financements et la mise en place des conditions juridiques et institutionnelles nécessaires à leur concrétisation.
Dans cette perspective, l’économiste et ancien chef de cabinet du président du Conseil italien, Daniele Di Giovanni, a estimé que l’attraction des investisseurs et des bailleurs africains et européens nécessite des projets reposant sur des études de faisabilité techniques solides, ainsi que sur des cadres juridiques clairs, des contrats robustes et un environnement politique stable.
Cette approche met en évidence l’un des principaux défis auxquels sont confrontées les économies africaines : passer du lancement d’initiatives ambitieuses à leur réalisation effective, à leur financement et à leur pérennisation.
Des corridors de transit aux moteurs de croissance
De son côté, le ministre-conseiller spécial du président de la République centrafricaine, Elyasso Diko, a insisté sur la nécessité d’une forte volonté politique pour parvenir à une véritable intégration régionale. Il a souligné que les grands projets ne devraient pas se limiter à devenir de simples corridors de transit.
L’objectif consiste plutôt à développer des infrastructures capables de créer une véritable valeur économique, de connecter les territoires et les marchés, de stimuler l’investissement et de générer des opportunités de développement au bénéfice des populations locales et des États concernés.
L’humain au cœur de la nouvelle géographie africaine
En clôture de la session, la présidente de la rencontre, Nezha Bouchareb, a souligné que l’intégration africaine ne devrait pas être évaluée uniquement à travers le volume des projets et des investissements, mais également à travers sa capacité à améliorer les conditions de vie et à renforcer les opportunités de développement.
Elle a relevé que les transformations que connaît le continent ouvrent un large éventail d’opportunités, mais que leur exploitation exige de transformer les réflexions stratégiques en politiques publiques et en projets concrets, dans le cadre d’une vision collective fondée sur un développement équilibré et durable.
Asilah, une plateforme de réflexion sur l’avenir de l’Afrique
Ces échanges s’inscrivent dans le cadre du colloque organisé à Asilah les 2 et 3 octobre, consacré à l’examen des transformations économiques et géopolitiques que connaît le continent, avec un accent particulier sur les questions liées à l’eau, à l’énergie, aux grands projets et aux infrastructures.
Le choix de ces thématiques reflète la nature des mutations auxquelles l’Afrique est aujourd’hui confrontée. La sécurisation des ressources, la capacité à financer les infrastructures et le renforcement de la coopération entre les États apparaissent désormais comme des facteurs déterminants pour l’avenir économique du continent.
La 47e édition du Festival culturel international d’Asilah se poursuit jusqu’au 18 octobre, sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Elle est organisée par la Fondation du Forum d’Asilah, en partenariat avec le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, département de la Culture, et la commune d’Asilah.
Vers une Afrique davantage maîtresse de son avenir
Depuis Asilah, le débat a clairement montré que la réflexion sur l’avenir de l’Afrique évolue progressivement d’une question d’intégration théorique vers une interrogation beaucoup plus concrète : qui maîtrise les ressources, et qui dispose des moyens de les financer, de les gérer et de les transformer en opportunités de développement ?
Entre l’eau, l’énergie, les minerais et les infrastructures, les contours d’un nouvel enjeu de souveraineté économique du continent se dessinent. Si les États africains parviennent à coordonner leurs capacités et à transformer leurs projets communs en réalisations concrètes, ces ressources pourraient passer du statut de facteurs de concurrence à celui de leviers d’intégration, et de défis dispersés à celui de fondations d’une géographie africaine plus connectée et davantage capable de construire son propre avenir.
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