Tanger ouvre le débat sur la culture et les frontières : des chercheurs mettent en lumière le rôle de la littérature et de la traduction dans le rapprochement des peuples

El azhar Bennouna Sanaa13 octobre 2026Dernière mise à jour :
Tanger ouvre le débat sur la culture et les frontières : des chercheurs mettent en lumière le rôle de la littérature et de la traduction dans le rapprochement des peuples

La 14e édition du Salon régional du livre et de l’édition de Tanger a accueilli une rencontre intellectuelle consacrée aux liens entre culture et frontières. Des chercheurs, des universitaires et des traducteurs s’y sont réunis pour examiner les dimensions géographiques, politiques, linguistiques et sociales des frontières, leur rôle dans la construction de l’identité et du sentiment d’appartenance, ainsi que la capacité de la culture à dépasser les barrières et à renforcer le dialogue entre les sociétés.

Organisée sous le thème « Tanger, port de l’imaginaire et havre du livre », cette rencontre a permis de confronter différents points de vue sur la notion de frontière, considérée comme une réalité qui dépasse les délimitations territoriales entre États pour englober également les différences culturelles et linguistiques ainsi que les représentations sociales qui influencent la relation de l’individu à lui-même et à autrui.

Littérature et traduction : des barrières aux espaces de dialogue

Dans son intervention, l’universitaire, chercheuse et traductrice Nadia El Achiri a souligné la capacité de la littérature et de la traduction à déconstruire les frontières matérielles et symboliques, transformant ainsi l’expérience de l’exil en une occasion de découverte et d’interaction humaine.

Elle a estimé que la littérature permet de dépasser les conceptions fondées sur une séparation stricte entre soi et l’autre, entre l’intérieur et l’extérieur, en ouvrant des espaces communs où les expériences humaines se rencontrent et où les cultures interagissent, loin des préjugés.

Dans ce contexte, elle a évoqué l’œuvre de l’écrivaine marocaine défunte Fatima Mernissi, notamment son livre Femmes sur les ailes du rêve, mettant en évidence le rôle du récit et de l’imaginaire dans la résistance aux contraintes sociales et spatiales, ainsi que dans l’expression des aspirations humaines à la liberté.

Elle s’est également intéressée aux idées du penseur et écrivain marocain Abdelkébir Khatibi, en particulier au concept de la « double critique », qui permet de questionner les représentations préconçues liées à l’Orient et à l’Occident, à l’authenticité et à la modernité, ainsi qu’à la relation entre soi et l’autre.

Nadia El Achiri a souligné que la traduction ne se limite pas au transfert de mots d’une langue à une autre. Elle contribue également à rapprocher les expériences intellectuelles et culturelles et à favoriser la circulation des idées entre les sociétés, faisant de la différence un point de départ pour la découverte mutuelle et l’interaction, plutôt qu’un obstacle à la communication.

Les frontières façonnent l’identité et évoluent au gré des échanges culturels

De son côté, le sociologue et traducteur Mohamed Zernine a proposé une lecture sociologique et anthropologique des relations entre culture et frontières. Il a insisté sur la nécessité d’appréhender cette notion dans la diversité de ses dimensions, depuis les espaces géographiques et politiques jusqu’à la langue, la religion, les coutumes et les représentations collectives.

Il a expliqué que les frontières ne remplissent pas uniquement une fonction de séparation, mais contribuent également à définir les significations de l’identité et de l’appartenance. Leur portée évolue sous l’effet des transformations sociales, des interactions culturelles et de la création.

Il a également souligné que la compréhension des rapports entre culture et frontières nécessite de passer d’un niveau d’analyse à un autre, du village à la ville et à la région, jusqu’à l’espace civilisationnel plus large, tout en tenant compte de l’équilibre entre la continuité du patrimoine culturel et sa capacité à se renouveler.

Le sociologue a par ailleurs mis en avant l’importance de la traduction dans la transmission du patrimoine et sa réinterprétation dans de nouveaux contextes, permettant ainsi aux cultures d’interagir avec d’autres expériences sans perdre leurs spécificités.

Tanger, une histoire de diversité et d’interactions entre les civilisations

Dans une approche historique, l’universitaire et chercheur Mohamed Meziane a évoqué la place de Tanger en tant qu’espace de diversité culturelle et de rencontre entre les civilisations. Il a notamment rappelé le rôle de la ville au XIXe siècle, lorsqu’elle attirait voyageurs et diplomates et accueillait des représentations diplomatiques étrangères ainsi que des populations aux origines et aux cultures diverses.

Il a estimé que l’expérience historique de Tanger constitue un point d’appui pour comprendre les formes de coexistence et d’interaction entre les cultures. Elle soulève également des questions sur la capacité des sociétés à préserver leurs particularités tout en restant ouvertes aux expériences des autres.

Il a ajouté que la culture ne se limite pas à l’expression de l’identité locale, mais puise également sa vitalité dans la liberté et le patrimoine humain commun. Il a enfin attiré l’attention sur les nouveaux défis posés par les espaces numériques dans les relations entre les cultures locales et les expressions culturelles venues d’ailleurs.

Le Salon du livre, un espace de dialogue et d’échange d’idées

Cette rencontre s’inscrit dans le programme culturel de la 14e édition du Salon régional du livre et de l’édition de Tanger, qui vise à renforcer la place du livre dans la vie culturelle et à favoriser les échanges intellectuels entre chercheurs, écrivains, traducteurs et grand public.

Les débats ont mis en évidence le rôle de la culture comme espace de communication et de remise en question des idées préconçues. Ils ont également souligné que les frontières, quelles que soient leurs formes, ne sont pas nécessairement immuables : le dialogue, la connaissance et la création peuvent contribuer à en redessiner les contours.

Dans cette perspective, la lecture, la traduction et l’ouverture aux expériences différentes demeurent des moyens essentiels pour bâtir des ponts entre les sociétés et faire de la diversité culturelle un levier de rapprochement humain et d’enrichissement mutuel.

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