Asilah : le Café Zrirak, un patrimoine vivant entre mémoire maritime et héritage culturel

MOHAMED YAZID BENNOUNA15 octobre 2026Dernière mise à jour :
Asilah : le Café Zrirak, un patrimoine vivant entre mémoire maritime et héritage culturel

Face à l’Atlantique, au pied des remparts portugais d’Asilah, le Café Zrirak perpétue depuis 1940 une histoire intimement liée à la mémoire maritime et culturelle de la ville. À l’écart de l’agitation urbaine, cet établissement emblématique demeure un lieu de rencontre et de convivialité, où les récits des pêcheurs côtoient les souvenirs des écrivains, des artistes et des intellectuels qui ont marqué la vie culturelle locale.

Avec sa façade déclinant plusieurs nuances de bleu et son emblème représentant une ancre plongeant dans une tasse, le café conserve une identité singulière. Situé à proximité du petit port, il offre aux habitués et aux visiteurs un espace de repos où le temps semble s’écouler au rythme des vagues et des conversations.

Derrière cette atmosphère paisible se cache une histoire de transmission familiale, de résistance aux transformations du temps et d’attachement à un patrimoine que les habitants d’Asilah considèrent comme un bien collectif.

Une histoire née de la mer et des traditions populaires

Le Café Zrirak doit sa création à Ahmed Bousselham, surnommé « El Bahari », en référence à son activité de pêcheur. Après avoir passé une grande partie de sa vie en mer, il décide de quitter cette activité pour s’installer à terre et ouvrir un café destiné notamment aux marins et aux pêcheurs.

Son surnom évolue ensuite vers celui de « Zrirak », qui ferait référence à ses yeux bleus ou à son attachement profond à la mer et au ciel. Cette interprétation est notamment avancée par son petit-fils, Qotb Laâroussi Lamkaddem, aujourd’hui dépositaire de cet héritage familial.

À ses débuts, le café se distinguait par sa simplicité. Des nattes traditionnelles tressées en feuilles de doum accueillaient les clients, tandis que les pêcheurs échangeaient leurs histoires, racontaient leurs aventures et préparaient leurs équipements. Certains réparaient leurs filets à proximité, dans une atmosphère où les conversations pouvaient se prolonger pendant des heures.

Le thé à la menthe, préparé lentement dans une bouilloire de cuivre appelée « zizoua », constituait déjà l’un des rituels essentiels de l’établissement. Entre le parfum des herbes fraîches, les senteurs marines et les récits de la vie quotidienne, le café est progressivement devenu un repère pour les habitants.

Au fil des décennies, les évolutions du mode de vie et les transformations de l’environnement ont modifié certains aspects de cet espace. Les anciens regrettent notamment la disparition de plusieurs éléments de son décor originel. Pourtant, malgré ces changements et les difficultés provoquées par la crise sanitaire du Covid-19, le Café Zrirak a réussi à préserver une partie de son âme.

Un héritage familial transmis de génération en génération

La continuité du café repose sur une transmission familiale qui s’étend sur plusieurs générations. Après son fondateur, la responsabilité de l’établissement est passée à son grand-père maternel, puis à plusieurs de ses oncles maternels, notamment Abdelmoughith, surnommé « Mghaith », Mustapha et « Erraïs ».

Aujourd’hui, Qotb Laâroussi Lamkaddem veille sur ce patrimoine avec la volonté de préserver son identité tout en l’adaptant aux attentes contemporaines.

Ancien enseignant d’arabe ayant pris une retraite anticipée, il s’attache à maintenir vivant ce lieu singulier, reconnaissable à son toit de roseaux et à son cadre de bois ajouré de motifs géométriques, qui préserve l’intimité des clients.

Son projet repose sur une conviction : le café ne doit pas se limiter à une activité commerciale. Il doit rester un espace de culture, de convivialité et de partage, capable de réunir différentes générations autour de pratiques et de souvenirs communs.

Cette vision se traduit également par des choix destinés à préserver l’ambiance de l’établissement. Une interdiction explicite de la consommation de substances prohibées a notamment été instaurée, malgré la perte d’une partie de la clientèle qui fréquentait auparavant les lieux. Pour son gérant, cette décision participe à la transformation du café en un espace plus accueillant et ouvert aux activités culturelles.

Un lieu de rencontre pour les artistes et les intellectuels

Le Café Zrirak occupe également une place particulière dans la mémoire culturelle d’Asilah. Au cours des années 1980, pendant le Moussem culturel de la ville, il accueillait régulièrement des peintres, des écrivains et des intellectuels venus participer aux rencontres et aux conférences organisées dans le cadre de cet événement.

Entre deux interventions, les invités s’y retrouvaient pour poursuivre leurs discussions, confronter leurs idées et nouer des liens au-delà des espaces officiels du Moussem.

Plusieurs personnalités du monde culturel ont fréquenté l’établissement, parmi lesquelles Mohamed Choukri, Tayeb Salih, Adonis, les membres du groupe Nass El Ghiwane et l’écrivain Edmond Amran El Maleh.

Ce dernier a même puisé dans ce lieu l’inspiration du titre de son ouvrage Café Zrirak. À la frontière du récit et de la méditation, le livre transforme le café en un espace symbolique de rencontre entre des personnages historiques issus d’horizons différents. À travers leurs échanges, l’auteur explore les rapports entre réalité, mémoire individuelle et mémoire collective.

Cette dimension littéraire confère à l’établissement une place qui dépasse largement sa fonction première. Le café devient un témoin de la vie intellectuelle de la ville et un espace où les souvenirs personnels rejoignent l’histoire culturelle d’Asilah.

La musique arabo-andalouse pour faire vivre la tradition

La volonté de préserver cet héritage se manifeste également dans les activités culturelles organisées au sein du café. Les week-ends, à la tombée du jour, des séances de musique arabo-andalouse réunissent des habitants de différentes générations, auxquels se joignent parfois des touristes étrangers.

Qotb souhaite institutionnaliser ces rendez-vous en établissant un partenariat avec une association musicale locale. L’objectif est de renouer avec les veillées d’autrefois, notamment celles animées par « Khawa », un musicien local aveugle qui faisait vivre le café au son des œuvres de Mohamed Abdelwahab, de Farid El Atrache et du répertoire arabo-andalou.

À travers ces rencontres, le gérant entend redonner toute sa place à la musique dans la vie de l’établissement et renforcer son rôle comme espace de transmission culturelle.

Cette démarche s’inscrit dans une conception du patrimoine qui ne se limite pas à la conservation d’un bâtiment ou d’un décor. Elle vise également à maintenir les pratiques, les traditions musicales et les formes de sociabilité qui ont façonné l’identité du lieu.

Préserver le café face aux difficultés économiques et urbaines

Malgré son importance historique et culturelle, le Café Zrirak reste confronté à des difficultés économiques. Ses revenus ne suffisent pas à financer les aménagements nécessaires pour lui donner la forme dont rêvent Qotb et les personnes attachées à la mémoire de la ville.

Les recettes, modestes et fortement dépendantes de l’activité estivale, sont partagées entre huit familles descendantes du fondateur. Lorsque l’affluence touristique diminue, les ressources disponibles deviennent encore plus limitées.

Les transformations du paysage urbain constituent une autre source de préoccupation. Si les aménagements réalisés autour du site répondent à des besoins collectifs, ils ont également modifié les perspectives et altéré certains aspects du cadre historique, notamment la vue sur le littoral telle qu’elle se présentait autrefois.

Le café se trouve ainsi confronté à un défi qui concerne de nombreux lieux patrimoniaux : concilier les nécessités de l’évolution urbaine avec la préservation des traces du passé. Pour ses défenseurs, l’adaptation apparaît désormais comme une solution indispensable, même si elle ne permet pas de retrouver intégralement l’atmosphère d’origine.

Un patrimoine vivant au cœur de l’identité d’Asilah

Accessible par Bab El Bahr, à proximité de Borj Al-Qamra et de la promenade côtière connue sous le nom de « Paseo », le Café Zrirak demeure un point de repère dans la géographie affective des habitants d’Asilah.

En cette soirée d’automne, malgré un vent particulièrement violent, quelques groupes occupent encore les tables. Les uns disputent des parties de rami, les autres s’affrontent autour des dominos. Même un match de la Ligue des champions ne suffit pas à détourner les habitués de leur rendez-vous. Une règle reste immuable : le perdant paie la tournée.

Ces scènes ordinaires illustrent la vitalité d’un lieu dont l’identité s’est construite au fil des rencontres, des habitudes et des histoires partagées. Derrière les parties de cartes et les verres de thé se perpétue une forme de sociabilité qui résiste aux changements de la ville.

Plus de huit décennies après sa création, le Café Zrirak apparaît ainsi comme bien davantage qu’un établissement historique. Il incarne une mémoire maritime, littéraire et musicale, profondément enracinée dans l’histoire d’Asilah.

Sa préservation représente un enjeu de transmission culturelle : conserver un espace où les générations peuvent se rencontrer, découvrir les récits du passé et faire vivre les traditions qui donnent à la ville une partie de son identité.

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