La transformation numérique des entreprises marocaines demeure encore incomplète et constitue un frein structurel à l’amélioration de la productivité nationale, selon le dernier Rapport sur la situation économique au Maroc de la Banque mondiale.
L’analyse s’appuie sur l’Enquête sur l’adoption de la technologie par les entreprises (FAT), réalisée en 2024 auprès de 1.256 entreprises des secteurs manufacturier et tertiaire. L’étude couvre plus de 300 technologies réparties dans plus de 60 fonctions commerciales.
Une numérisation encore limitée
Le diagnostic de la Banque mondiale ne fait pas état d’un retard généralisé. Les entreprises marocaines ont largement adopté les outils numériques de base, notamment les logiciels standards et les applications mobiles.
Le retard apparaît toutefois dès qu’il s’agit de technologies plus avancées, comme les systèmes de planification des ressources d’entreprise (ERP), les logiciels de gestion de la relation avec les fournisseurs ou les clients, l’analyse du Big Data, les applications utilisant l’intelligence artificielle ou encore les systèmes automatisés de contrôle de la qualité.
Moins d’une entreprise sur cinq utilise intensivement ces technologies dans ses principales activités opérationnelles. Cette situation, qualifiée de « numérisation incomplète », entraîne selon la Banque mondiale des coûts économiques importants.
Sur le plan international, le Maroc se situe à un niveau intermédiaire de sophistication technologique parmi les 18 pays étudiés. Le Royaume reste toutefois nettement derrière certains pays comparables à forte croissance, notamment l’Inde et le Vietnam.
Les chiffres illustrent cette situation : seulement 31 % des établissements marocains utilisent des logiciels spécialisés, tandis que 8 % disposent d’un ERP. Même lorsque ces outils sont adoptés, leur utilisation reste souvent limitée.
Le coût et le financement parmi les principaux obstacles
Plusieurs facteurs expliquent cette progression encore insuffisante de la digitalisation. Le coût des nouvelles technologies est cité par la majorité des dirigeants comme le principal obstacle, particulièrement dans les entreprises de taille moyenne.
L’accès au financement représente également une difficulté importante pour les PME, alors que les grandes entreprises disposent généralement de ressources financières plus importantes.
La Banque mondiale relève également un facteur plus inattendu : l’excès de confiance de certains dirigeants dans les capacités technologiques de leur entreprise. Les structures les moins avancées ont notamment tendance à surestimer leur niveau de digitalisation, ce qui peut réduire leur volonté d’investir davantage.
Les pratiques managériales et le capital humain jouent également un rôle déterminant. Les entreprises disposant de gestionnaires mieux formés et expérimentés, utilisant notamment des indicateurs de performance et des systèmes d’incitation, présentent généralement un niveau de numérisation plus élevé.
Le niveau de qualification des salariés constitue lui aussi un facteur important, tout comme l’exposition internationale. Les entreprises exportatrices et celles travaillant avec des multinationales adoptent davantage de technologies avancées, notamment grâce au transfert de savoir-faire et à l’application de standards internationaux.
Des gains de productivité considérables
L’enjeu dépasse largement la simple modernisation des outils de travail. Selon la Banque mondiale, les entreprises les plus sophistiquées technologiquement sont 50 % plus productives que les moins avancées.
Une utilisation intensive des outils numériques peut même permettre des gains de productivité allant jusqu’à 70 % dans certaines fonctions. Elle est également associée à une croissance de l’emploi supérieure de 10 % et à des salaires plus élevés de 27 %.
À l’échelle de l’économie nationale, combler l’écart numérique avec les pays comparateurs pourrait permettre d’augmenter la productivité agrégée de 10 à 15 %, selon les estimations de l’institution.
Aller au-delà des aides financières
La Banque mondiale reconnaît les efforts déjà engagés par le Maroc, notamment à travers la stratégie Maroc Digital 2030, les initiatives favorisant l’entrepreneuriat et l’adoption technologique ainsi que les programmes de soutien à la transformation numérique.
L’institution estime toutefois que les instruments financiers ne suffisent pas. Les incitations fiscales et les subventions à l’équipement devraient être accompagnées d’une assistance technique subventionnée, de formations pratiques et de partenariats structurés entre PME et fournisseurs de solutions numériques.
L’objectif est de permettre aux entreprises de dépasser la simple acquisition d’outils pour engager une véritable transformation de leurs processus de production et de gestion.
La Banque mondiale recommande également de renforcer la sensibilisation des dirigeants afin de leur permettre de mieux évaluer leur niveau technologique par rapport aux standards internationaux.
Miser sur les compétences et l’ouverture internationale
La modernisation numérique doit également être accompagnée d’une amélioration des pratiques de management. Pour la Banque mondiale, les programmes de digitalisation doivent être associés aux initiatives visant à renforcer les compétences managériales.
La formation constitue ainsi un autre axe prioritaire. La stratégie numérique devrait être davantage coordonnée avec la formation professionnelle, l’enseignement supérieur et l’apprentissage tout au long de la vie, les technologies avancées nécessitant une main-d’œuvre suffisamment qualifiée pour produire pleinement leurs effets.
L’institution insiste également sur l’importance de la concurrence et de l’ouverture internationale. La réduction des barrières à l’entrée, le soutien à la préparation des entreprises à l’export et l’attraction d’investissements étrangers de qualité pourraient stimuler la concurrence et favoriser la diffusion des meilleures pratiques.
Enfin, la Banque mondiale appelle à mieux cibler les programmes publics d’aide, dont la connaissance reste limitée et dont l’utilisation bénéficie davantage aux grandes entreprises qu’aux PME.
Pour l’institution, le Maroc doit agir sur deux fronts simultanément : permettre aux entreprises les plus avancées de rattraper les leaders internationaux, notamment la Corée du Sud, tout en accompagnant les nombreuses entreprises encore à la traîne.
La réduction de ce double écart, entre les entreprises marocaines les plus performantes et leurs homologues internationales d’une part, et entre les entreprises les plus avancées et les moins digitalisées au niveau national d’autre part, apparaît ainsi comme l’une des principales conditions pour faire de la transformation numérique un véritable moteur de productivité et de croissance inclusive.
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