Les événements survenus fin juillet aux abords de Sebta et Melilia ne peuvent être analysés comme un simple épisode migratoire. Dans ses premières conclusions, le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) souligne le rôle déterminant joué par les réseaux sociaux dans la mobilisation, la diffusion d’informations trompeuses et la coordination des candidats au passage.
Après plusieurs jours de suivi sur le terrain et d’observation de l’espace numérique, le Conseil a établi une chronologie montrant une accélération des tentatives de passage à partir de la mi-juillet, avant un pic les 30 et 31 juillet. Des équipes du CNDH ont également recueilli des témoignages de jeunes et de mineurs dans plusieurs villes ainsi qu’aux abords des zones concernées.
Une décision judiciaire au cœur de la désinformation
Selon le CNDH, la dynamique s’est notamment nourrie d’une interprétation trompeuse d’une décision de la Cour suprême espagnole publiée le 8 juillet. Celle-ci précise les modalités de retour des migrants interceptés en mer, mais a rapidement été présentée sur les réseaux sociaux comme une interdiction générale de leur renvoi.
Le Conseil indique avoir repéré dès le mois de juillet des publications affirmant que les personnes rejoignant Sebta ou Melilia à la nage ne pouvaient pas être renvoyées. D’autres contenus ont ensuite présenté la situation comme une ouverture des frontières.
Dans la nuit du 29 au 30 juillet, des messages diffusés notamment via WhatsApp auraient ainsi encouragé des jeunes à se rendre vers les points de passage après minuit afin de tenter une traversée collective.
Un vaste écosystème numérique
L’ampleur de la mobilisation apparaît également dans les données recueillies par le CNDH. Les équipes de l’institution ont suivi 23 groupes Facebook totalisant plus de 1,086 million de membres et générant en moyenne plus de 1.400 publications par jour. Cinq groupes importants ont par ailleurs été supprimés le 30 juillet.
Ces espaces numériques ne se seraient pas limités à la diffusion d’informations. Ils auraient également servi à organiser différents aspects des tentatives de passage : échanges de matériel de natation, conseils pratiques, partage d’itinéraires, fixation de points de rassemblement et coordination via WhatsApp et Telegram.
Le Conseil affirme aussi avoir identifié des publications susceptibles de révéler l’activité d’intermédiaires ou de réseaux proposant de faciliter les passages, ainsi que des contenus renseignant sur les contrôles et les itinéraires.
Un lourd bilan humain
Derrière cette mobilisation se trouve un bilan humain particulièrement préoccupant. Au 6 août, le CNDH faisait état de 14 décès selon les données marocaines, tandis que les données officielles espagnoles mentionnées dans son document faisaient état de 80 morts.
Face à ces chiffres divergents, le Conseil appelle à la mise en place d’un mécanisme commun permettant de vérifier le nombre de victimes, d’identifier les personnes décédées et de restituer les dépouilles à leurs familles dans des conditions respectueuses de leur dignité.
Le CNDH fait également état de 136 blessés légers parmi les civils et de 13 personnes hospitalisées, notamment pour des fractures ou des examens médicaux. Du côté des forces publiques marocaines, 87 membres ont reçu des consultations ou des soins.
Près d’une centaine de personnes ont par ailleurs été interpellées dans le cadre des événements, dont onze mineurs.
Des interrogations sur l’usage de la force
Le Conseil national des droits de l’Homme relève également plusieurs situations susceptibles de soulever des interrogations concernant le respect des principes de nécessité et de proportionnalité dans l’usage de la force.
Les équipes du CNDH indiquent avoir documenté des atteintes à l’intégrité physique de personnes ayant tenté de franchir la frontière, attribuées aux autorités marocaines et espagnoles, ainsi que des blessures parmi les membres des forces publiques marocaines.
Le Conseil souligne également les restrictions de déplacement observées entre le 29 et le 31 juillet, avec l’interruption de plusieurs liaisons vers les villes du nord depuis différentes régions du Royaume.
À Sebta, des conditions particulièrement difficiles
Les premières conclusions du CNDH portent également sur les conditions vécues par les personnes ayant réussi à atteindre Sebta.
Le Conseil rapporte que des milliers de personnes ont souffert de faim et de soif pendant plusieurs jours après la fermeture de commerces, de cafés et de restaurants. Des enfants, des femmes et d’autres personnes vulnérables figuraient parmi les personnes concernées.
Des témoignages recueillis par les équipes du Conseil font également état de mauvais traitements et d’agressions visant certains jeunes. Le CNDH affirme avoir constaté des traces de coups et recueilli plusieurs témoignages faisant état de violences attribuées à des forces publiques espagnoles.
L’institution signale en outre la présence, le 1er août, d’un groupe présenté comme néonazi, qui avait appelé à une mobilisation pour « défendre » Sebta. Des vidéos examinées par le Conseil feraient apparaître des provocations, des menaces et des violences visant notamment des personnes arrivées dans la ville et des habitants musulmans.
Une nouvelle lecture du phénomène migratoire
Au-delà des faits, le CNDH invite à repenser l’analyse des passages collectifs vers Sebta et Melilia. Pour l’institution, ces événements ne peuvent être expliqués uniquement par les difficultés économiques ou la vulnérabilité sociale.
Ils témoignent également d’une évolution des aspirations d’une partie des jeunes, dans un environnement où les réseaux sociaux jouent un rôle croissant dans la circulation de l’information, la mobilisation collective et la perception des frontières.
Les événements de fin juillet illustrent ainsi la capacité des plateformes numériques à transformer rapidement une information trompeuse en mouvement collectif. Dans ce contexte, la désinformation autour d’une décision judiciaire espagnole, combinée à la coordination numérique et à la circulation de contenus incitatifs, apparaît comme l’un des facteurs majeurs ayant contribué à l’ampleur des événements.
Le CNDH estime que cette nouvelle réalité impose désormais une approche plus globale, prenant en compte à la fois les enjeux migratoires, les droits humains, la désinformation numérique et l’influence croissante des réseaux sociaux sur les comportements collectifs.
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