Le Maroc s’est rapidement imposé comme l’un des pays les mieux positionnés en Afrique pour développer une filière compétitive d’hydrogène vert. Mais alors que le Royaume entre progressivement dans une phase d’industrialisation, un rapport de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) met en évidence plusieurs faiblesses réglementaires et institutionnelles susceptibles de ralentir les investissements et de limiter la création de valeur locale.
Réalisé pour le compte du ministère de la Transition énergétique et du Développement durable dans le cadre d’un projet financé par le Fonds vert pour le climat, le rapport intitulé Policy Gap Assessment for the Sustainable Production and Industrial Use of Green Hydrogen in Morocco dresse un diagnostic détaillé du cadre marocain.
Le constat est nuancé : la vision stratégique est bien établie, mais sa traduction dans des mécanismes opérationnels reste incomplète. Depuis la création de la Commission nationale de l’hydrogène en 2019 et le lancement de l’« Offre Maroc » par Masen en 2021, le Royaume a multiplié les initiatives pour structurer cette nouvelle filière. La NDC 3.0 prévoit également une réduction de 53 % des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2035.
L’enjeu est désormais de transformer cette ambition en une industrie intégrée, notamment dans des secteurs difficiles à décarboner comme l’acier, les engrais et le ciment.
Des normes sociales et environnementales encore insuffisantes
Le potentiel de création d’emplois est considérable. Selon les projections citées dans le rapport, le développement des chaînes de valeur de l’hydrogène vert pourrait générer environ 300.000 emplois directs au Maroc d’ici 2030.
Mais le cadre d’accompagnement des travailleurs reste encore largement à construire. Il n’existe notamment pas de normes de santé et de sécurité au travail spécifiquement adaptées aux risques liés à l’hydrogène. Le pays ne dispose pas non plus d’une véritable stratégie de transition juste pour les travailleurs issus des industries fortement carbonées.
La dimension environnementale présente également plusieurs zones d’incertitude. Les installations d’électrolyse, de stockage sous pression ou de transport d’hydrogène ne disposent pas encore de règles suffisamment précises dans le cadre des études d’impact environnemental.
La certification constitue un autre maillon faible. Contrairement à l’électricité renouvelable, l’hydrogène produit au Maroc ne bénéficie pas encore d’un système national de certification permettant de garantir son origine et son intensité carbone.
Cette lacune devient particulièrement importante avec l’entrée en vigueur du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne, qui concerne notamment l’hydrogène, l’acier, les engrais et le ciment. Sans système national fiable de traçabilité et de certification, les producteurs marocains pourraient rencontrer davantage de difficultés pour démontrer leur conformité aux exigences européennes.
Des procédures administratives encore complexes
Le rapport relève également l’absence d’un régime d’autorisation spécifiquement conçu pour les projets d’hydrogène vert.
Les investisseurs doivent actuellement composer avec différents dispositifs liés à l’environnement, à l’industrie, à l’énergie ou encore à l’eau, sans procédure unifiée ni véritable guichet unique adapté à l’ensemble de la chaîne de valeur.
Cette situation peut créer des incertitudes pour les porteurs de projets et ralentir le processus d’investissement.
Le constat est particulièrement sévère concernant la coordination entre les administrations. Lors de l’atelier institutionnel organisé en février 2026, 91 % des institutions interrogées ont jugé la coordination interministérielle « limitée » ou « inefficace », aucun participant ne l’ayant considérée comme « très efficace ».
Pour le rapport, cette faiblesse constitue l’un des principaux obstacles à la mise en œuvre cohérente de la stratégie nationale.
L’eau, un enjeu central pour l’hydrogène marocain
Le développement de l’hydrogène vert pose également la question de la consommation d’eau.
L’électrolyse nécessite de l’eau, tandis que plusieurs grands projets envisagés dans les régions du Sud devront s’appuyer sur le dessalement. Cette question prend une importance particulière dans un Maroc confronté depuis plusieurs années à une forte pression hydrique.
Le rapport recommande notamment que les unités de dessalement destinées aux projets d’hydrogène soient alimentées par des énergies renouvelables afin de préserver le caractère bas carbone de la filière.
Il préconise également de prévoir des capacités de dessalement suffisamment importantes pour qu’une partie de l’eau produite puisse, en période de stress hydrique, être réorientée vers les besoins des populations locales.
Des financements importants, mais surtout tournés vers l’export
Le Maroc dispose déjà de plusieurs instruments destinés à soutenir la filière. L’« Offre Maroc » structure notamment l’accompagnement des investisseurs, tandis que la Charte de l’investissement accorde une place importante à l’hydrogène vert.
Le premier appel de l’« Offre Maroc » a ainsi retenu cinq investisseurs nationaux et internationaux pour six projets représentant environ 32,5 milliards de dollars d’engagements.
Le partenariat énergétique maroco-allemand a également mobilisé 270 millions d’euros de subventions de la KfW pour soutenir des projets pilotes dans le domaine du Power-to-X.
Cependant, le rapport estime que les mécanismes existants favorisent principalement les grands projets destinés à l’exportation. Le Maroc ne dispose pas encore d’un dispositif direct suffisamment développé pour soutenir les applications industrielles domestiques de l’hydrogène vert.
Cette situation pourrait limiter le développement de filières comme l’acier vert ou certains usages industriels des engrais.
Les compétences et les infrastructures techniques doivent suivre
Le Royaume dispose d’un écosystème scientifique et institutionnel déjà actif, avec notamment l’Iresen, Masen, l’AMEE, le CNRST et l’Académie Hassan II des sciences.
La plateforme Green H2A, développée avec l’OCP, constitue notamment un outil important pour la recherche sur l’électrolyse et la production d’ammoniac vert.
Mais le rapport souligne l’absence de formations professionnelles et universitaires suffisamment spécialisées dans les métiers de l’hydrogène. Le pays manque également de laboratoires accrédités capables de tester les équipements hydrogène selon les standards internationaux.
Les entreprises marocaines doivent donc encore recourir à des laboratoires étrangers pour certaines opérations de certification et de validation technique.
La commande publique pourrait créer un marché domestique
Pour l’ONUDI, la commande publique représente un levier encore largement sous-exploité.
Des acteurs comme l’ONCF, l’ONEE et l’OCP disposent d’une capacité importante pour devenir des acheteurs pionniers de produits industriels bas carbone.
Le secteur automobile constitue également une opportunité majeure. La production d’acier à partir d’hydrogène vert pourrait permettre au Maroc de développer une filière de réduction directe du fer, ou DRI, associée à des fours électriques, afin de produire un acier de meilleure qualité tout en réduisant son empreinte carbone.
L’OCP, de son côté, a placé l’ammoniac vert au cœur de son programme d’investissement de 12 milliards de dollars pour la période 2023-2027, faisant du groupe un potentiel moteur de la demande nationale.
Mais ces initiatives restent encore insuffisamment intégrées à une stratégie publique globale visant à créer un marché domestique pour les produits issus de l’hydrogène vert.
Le carbone, un autre maillon manquant
Le rapport souligne enfin l’importance de la tarification du carbone.
Au moment de son élaboration, le Maroc ne disposait pas encore d’un mécanisme économique couvrant l’ensemble de l’économie et permettant de donner un véritable prix aux émissions de carbone.
Cette situation pourrait devenir problématique pour les exportateurs marocains, notamment dans la sidérurgie, alors que les entreprises européennes sont désormais soumises aux nouvelles contraintes du CBAM.
Un système national de mesure, de déclaration et de vérification des émissions apparaît donc indispensable pour permettre aux entreprises marocaines de rester compétitives sur le marché européen.
L’acier vert comme test grandeur nature
Le cas de la production d’acier par réduction directe du fer à l’hydrogène illustre l’ensemble des difficultés identifiées.
Cette filière nécessite successivement de l’eau dessalée, de l’électricité renouvelable, des électrolyseurs, de l’hydrogène, des installations de réduction directe du fer et des fours électriques.
À chaque étape apparaissent des questions réglementaires : accès à l’eau, contrats d’électricité de long terme, certification de l’hydrogène, normes environnementales, importation du minerai ou encore soutien aux matériaux bas carbone.
Pour l’ONUDI, ces difficultés démontrent que l’hydrogène vert ne peut pas être traité comme une politique énergétique isolée. Il nécessite une coordination étroite entre les politiques industrielles, hydriques, environnementales, commerciales, fiscales et de formation.
La coordination interministérielle au cœur de la réforme
Au final, le rapport identifie la coordination entre les administrations comme le principal défi transversal.
La création d’un groupe de travail interministériel dédié à l’hydrogène figure parmi les pistes privilégiées par les institutions interrogées. D’autres proposent la mise en place de plateformes permanentes de dialogue et de renforcement des capacités.
Le rapport recommande notamment la création d’un mécanisme formel de coordination doté d’une autorité clairement identifiée, ainsi que d’un guichet unique pour les autorisations des projets hydrogène.
Il préconise également la mise en place d’un système national de certification aligné sur les standards internationaux, une trajectoire progressive de tarification du carbone, ainsi que des mécanismes de commande publique favorisant les produits industriels bas carbone.
Une fenêtre stratégique qui se referme rapidement
Pour le Maroc, le développement de l’hydrogène vert représente une opportunité industrielle majeure, mais la concurrence internationale s’intensifie.
L’entrée en vigueur du CBAM européen renforce encore l’urgence d’adapter le cadre réglementaire et de garantir la traçabilité environnementale des productions marocaines.
Le Royaume dispose déjà d’atouts importants : ressources renouvelables, infrastructures portuaires, position géographique, industrie des engrais et expérience dans les grands projets énergétiques.
La prochaine étape sera donc moins celle de l’annonce de grandes ambitions que celle de leur traduction en règles claires, en compétences, en infrastructures et en marchés.
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