Kenya : la chasse aux petits commerçants étrangers suscite des tensions et des départs

MOHAMED YAZID BENNOUNAIl y a 1 heureDernière mise à jour :
Kenya : la chasse aux petits commerçants étrangers suscite des tensions et des départs

Une décision du président kényan William Ruto visant à réserver certaines petites activités commerciales aux citoyens du pays a déclenché une vive controverse au Kenya, avec des répercussions particulièrement fortes sur les ressortissants burundais et d’autres communautés étrangères.

À Nairobi, plusieurs migrants affirment avoir été victimes de harcèlement et de menaces depuis l’annonce présidentielle, tandis que certains ont décidé de quitter le pays par crainte pour leur sécurité et leur avenir économique.

Des migrants pris de panique

Pour Ndaikech Ali, conducteur burundais de tuk-tuk installé à Nairobi depuis neuf ans, les embouteillages avaient toujours constitué le principal problème de son quotidien.

Le sentiment d’être rejeté a toutefois changé depuis l’annonce du président. Comme d’autres ressortissants étrangers, il dit avoir été confronté à des menaces et estime qu’il devient difficile de continuer à travailler dans les mêmes conditions.

Plusieurs Burundais se sont ainsi rendus à leur ambassade à Nairobi pour obtenir des documents leur permettant de rentrer dans leur pays.

Des familles menacées de séparation

La mesure a également eu des conséquences sur des familles composées de ressortissants kényans et étrangers.

Un Burundais présenté sous le prénom de Prosper, installé au Kenya depuis 2019 et père d’un enfant avec une Kényane, explique qu’un départ forcé signifierait abandonner sa famille.

Dans le quartier populaire de Majengo, à Nairobi, Grace Wamaitha affirme que son mari burundais a déjà quitté le Kenya après l’annonce présidentielle. Désormais seule avec leurs cinq enfants, elle dit avoir dû prendre un travail supplémentaire pour subvenir aux besoins du foyer.

Cette situation alimente les craintes de voir des familles séparées par une mesure initialement destinée à protéger les activités économiques des Kényans.

Une présence étrangère importante dans les petits métiers

Dans Nairobi et dans plusieurs grandes villes du pays, les ressortissants de la région travaillent notamment dans les salons de coiffure, la construction, les transports à moto, le commerce de rue, ainsi que dans la vente de vêtements, de nourriture et de produits ménagers.

Certains ont fui des conflits ou des difficultés économiques dans leurs pays d’origine, tandis que d’autres sont venus au Kenya à la recherche de meilleures opportunités.

Au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui comprend notamment le Kenya et le Burundi, la circulation des personnes est relativement facilitée. L’accès à l’emploi et au séjour de longue durée reste toutefois soumis à des conditions administratives.

La législation kényane permet également aux réfugiés de travailler et de créer des activités, sous réserve de disposer des documents requis.

Des craintes de xénophobie

Des représentants de communautés étrangères redoutent désormais que la mesure présidentielle ne serve de prétexte à des actes hostiles.

Filmon Eyob, membre de la communauté érythréenne de Nairobi, affirme que certains Érythréens et Éthiopiens ont préféré fermer temporairement leurs commerces et rester chez eux par précaution.

L’affaire a également provoqué des tensions diplomatiques. Le ministre burundais des Affaires étrangères a notamment averti que les discours hostiles visant les ressortissants burundais pourraient avoir des conséquences sur les Kényans vivant au Burundi.

Face à la montée des inquiétudes, le responsable kényan des Affaires étrangères Korir Sing’Oei s’est rendu à l’ambassade du Burundi à Nairobi pour présenter des excuses et assurer aux ressortissants burundais qu’ils seraient protégés contre les violences.

Le gouvernement tente de clarifier la mesure

Critiqué pour avoir contribué à alimenter un climat de xénophobie, le gouvernement kényan a depuis cherché à préciser la portée de la décision présidentielle.

Les autorités ont annoncé une période de 90 jours permettant aux ressortissants étrangers sans papiers en règle qui exploitent de petites entreprises de s’enregistrer et de se conformer aux lois locales.

Durant cette procédure, les personnes engagées dans la régularisation sont considérées comme résidant légalement au Kenya.

Des universitaires estiment toutefois que le problème réside également dans la manière dont la décision a été communiquée.

Selon l’analyste Hesbon Owilla, le message présidentiel risquait d’être interprété par une partie de la population comme une volonté d’expulser les étrangers, alors que l’objectif affiché était de lutter contre les activités économiques exercées sans autorisation.

Le cas de Tata Chemicals relance le débat

La controverse ne concerne pas uniquement les petits commerçants. Le lendemain de son annonce, William Ruto a également demandé au groupe indien Tata Chemicals de quitter le pays, estimant que l’entreprise ne procurait pas suffisamment de bénéfices à la communauté masaï du comté de Kajiado.

La société exploite depuis plusieurs décennies du carbonate de sodium dans la région du lac Magadi, où les activités minières remontent à l’époque coloniale.

Cette décision a renforcé les interrogations sur l’ampleur de la politique voulue par le président et sur son impact potentiel sur les investisseurs étrangers.

Des critiques au nom de l’économie kényane

Pour l’économiste Odhiambo Ramogi, la volonté de limiter l’accès des étrangers à certaines activités commerciales pourrait être trop large.

Le Kenya accueille des centaines de milliers de réfugiés et de nombreux migrants, notamment originaires d’autres pays de la Communauté d’Afrique de l’Est, ainsi que d’importants investisseurs internationaux.

Ramogi estime que la politique annoncée dépasse la seule question de la protection de l’emploi national et risque de réduire la concurrence au détriment de l’économie kényane.

Il rappelle par ailleurs que le Kenya a exporté pour environ 56 millions de dollars de marchandises vers le Burundi l’année dernière, soulignant l’importance des échanges entre les deux pays.

Ruto tente de calmer la polémique

Alors qu’il doit solliciter un nouveau mandat l’année prochaine, William Ruto cherche désormais à répondre aux critiques suscitées par ses déclarations.

Son entourage assure que le Kenya restera un pays ouvert, sûr et accueillant, tout en protégeant les opportunités économiques de ses citoyens et les droits des personnes présentes légalement sur son territoire.

Pour de nombreux observateurs et personnes directement concernées, la question reste cependant celle de l’équilibre entre la protection des intérêts économiques nationaux et le respect des droits des communautés étrangères.

À Nairobi, certains redoutent déjà les conséquences familiales et économiques de cette politique. Pour Lima Kabura, dont le mari est Tanzanien, une expulsion des travailleurs étrangers pourrait signifier la perte simultanée de son emploi, de son activité et de son conjoint.

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