Sécurité routière : le Maroc opère un virage numérique face à la montée des accidents de deux-roues

El azhar Bennouna Sanaa11 février 2026Dernière mise à jour :
Sécurité routière : le Maroc opère un virage numérique face à la montée des accidents de deux-roues

Une stratégie 2025-2030 fondée sur la donnée, la sanction et la modernisation

Face à la progression inquiétante des accidents impliquant les motos, l’État marocain engage une refonte profonde de sa politique de sécurité routière. La nouvelle feuille de route 2025-2030 marque un changement d’approche assumé : moins de déclarations symboliques, davantage de régulation, de contrôle intelligent et de digitalisation intégrale des procédures.

Ce tournant stratégique intervient après les observations formulées par la Cour des comptes et repose sur une mobilisation coordonnée des départements du Transport, de l’Intérieur, de la Justice, de la Santé et des Finances.


Les deux-roues au cœur des préoccupations

Si certains indicateurs de sécurité routière montrent des améliorations pour différentes catégories d’usagers, la situation des motos constitue désormais le principal point d’alerte.

L’usage des deux-roues motorisés s’est fortement développé ces dernières années, notamment sous l’effet de l’essor des services de livraison et de la hausse des coûts du carburant. Cette transformation des habitudes de mobilité a entraîné une augmentation notable des infractions et des accidents.

Les chiffres sont parlants : entre 2021 et 2024, le nombre global d’infractions routières est passé d’environ 1,8 million à plus de 2,2 millions. En 2024, les deux-roues totalisent à eux seuls plus de 552.000 infractions. Les procès-verbaux ont dépassé 436.000 cas, tandis que les amendes transactionnelles et forfaitaires ont atteint près de 1,8 million.

Ces données placent les motos au centre du nouveau dispositif de l’Agence nationale de la sécurité routière (NARSA).


Le choix du tout-numérique : transparence et efficacité

La réforme repose sur un principe clé : digitaliser l’ensemble de la chaîne de gestion de la sécurité routière.

À partir du 1er janvier 2026, les échanges papier entre forces de l’ordre et administrations seront supprimés au profit d’un système intégré permettant la transmission automatique des données. Les informations relatives aux conducteurs, aux véhicules et à l’état civil pourront être croisées en temps réel.

L’objectif est double :

  • améliorer la fiabilité des statistiques nationales ;

  • affiner l’analyse des causes d’accidents, notamment en matière de mortalité et de blessures graves.

Dans le même esprit, le ministère de l’Intérieur envisage la généralisation du paiement électronique des amendes via TPE. Cette mesure vise à simplifier les démarches, limiter le recours au numéraire et renforcer la transparence des transactions.


Contrôle technique et sanctions renforcées

Pour la première fois, les motos à moteur seront soumises à un contrôle technique périodique obligatoire. Les modifications illégales de leurs caractéristiques feront également l’objet d’un encadrement plus strict.

Parallèlement, les mécanismes de recouvrement des amendes sont renforcés. Le blocage de certaines démarches administratives — transfert de propriété, paiement de la vignette — pour les contrevenants en situation d’impayés a déjà permis une augmentation significative des montants recouvrés entre 2022 et 2024.

La logique affichée est claire : responsabiliser les conducteurs et assurer une application effective des sanctions.


Agir aussi sur les causes structurelles

Au-delà du contrôle, le gouvernement entend intervenir sur l’environnement routier lui-même.

Un nouveau programme de traitement des « points noirs » est en préparation, avec une attention particulière portée aux voiries urbaines, en coordination avec les collectivités territoriales. Des investissements importants sont déjà engagés, notamment dans la région Marrakech-Safi (215 millions de dirhams) et à travers la création d’un centre routier pilote à El Hajeb.

Le transport public est également concerné. Le programme « Bus sécurisé » prévoit de ramener l’âge moyen du parc national à moins de dix ans d’ici 2026, grâce à des incitations favorisant le renouvellement des véhicules et l’intégration de systèmes d’aide à la conduite.


La « heure d’or » au centre du dispositif sanitaire

La dimension médicale complète cette approche globale. Le renforcement du numéro d’urgence 141, la formation de plus de 2.800 professionnels de santé aux gestes de secours routiers et la réduction des délais d’intervention constituent des priorités.

L’enjeu est vital : améliorer la prise en charge des victimes dans la « heure d’or », période décisive pour limiter les séquelles graves et sauver des vies.


Sensibilisation et gouvernance : les défis à relever

Le gouvernement reconnaît que la communication seule ne suffit pas. Sans sanction, l’impact des campagnes de sensibilisation reste limité. D’où l’intégration progressive de la culture de la sécurité routière dans les programmes scolaires et la poursuite d’actions innovantes.

Reste un défi majeur : la gouvernance territoriale. La concentration des ressources au niveau central et le chevauchement des compétences locales appellent une révision du cadre juridique des commissions régionales.

Car la sécurité routière ne relève pas d’une seule institution. Elle mobilise l’école, les collectivités, les forces de l’ordre, les professionnels du transport et les services de santé.


Une réforme ambitieuse face à une urgence persistante

En plaçant les deux-roues au cœur de sa stratégie et en misant sur la transformation numérique, l’État affirme sa volonté d’adapter ses outils aux réalités contemporaines de la mobilité.

La réussite de cette réforme dépendra toutefois de son application concrète, de la coordination institutionnelle et de l’adhésion des usagers. Dans un contexte où les chiffres rappellent l’ampleur du défi, l’enjeu dépasse la simple modernisation administrative : il s’agit de préserver des vies et d’instaurer une culture durable de responsabilité sur les routes.

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