La recommandation du Conseil de la concurrence sur l’ouverture du capital des pharmacies à des investisseurs non professionnels a déclenché une vague de réactions inédites dans le secteur de la santé. Ce qui aurait pu rester un débat technique sur le modèle économique des officines s’est transformé en véritable sujet de société, mobilisant désormais l’ensemble des professions libérales réglementées.
Un front commun inédit des professions libérales
Face à ce qu’ils considèrent comme un tournant structurant pour l’avenir du système sanitaire, le Syndicat national des médecins du secteur libéral, la Fédération nationale des syndicats des chirurgiens-dentistes et la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc ont publié un communiqué conjoint.
En adoptant une position unifiée, ces organisations entendent envoyer un signal fort : la réforme ne concerne pas uniquement les pharmaciens, mais touche, selon elles, aux fondements mêmes de l’exercice indépendant des professions de santé.
Au cœur de leur argumentation figure un principe central : la décision thérapeutique doit rester libre de toute influence financière extérieure. Pour ces représentants, l’entrée d’investisseurs non professionnels dans le capital des officines pourrait introduire un conflit d’intérêts structurel entre logique de rentabilité et impératif de santé publique.
Le risque d’une marchandisation des soins
Au-delà du débat capitalistique, les syndicats alertent sur une évolution qu’ils jugent plus profonde : le glissement progressif vers une logique marchande du soin.
Les métiers de santé sont régis par des règles déontologiques strictes précisément pour préserver l’indépendance du praticien. Selon les organisations signataires, l’ouverture du capital pourrait favoriser une concentration économique, fragiliser les petites structures indépendantes et accentuer les déséquilibres territoriaux en matière d’accès aux soins.
Dans cette perspective, la pharmacie n’est pas considérée comme un simple point de vente, mais comme un maillon essentiel de la chaîne sanitaire nationale.
Les arguments économiques du Conseil
De son côté, le Conseil de la concurrence met en avant la nécessité de repenser le modèle économique des officines. L’institution souligne que la pression continue sur les prix des médicaments et les baisses successives enregistrées ces dernières années ont affecté les marges et la viabilité financière de nombreuses pharmacies.
Parmi les pistes évoquées figurent :
-
la diversification des sources de revenus ;
-
la valorisation de l’acte pharmaceutique via des honoraires de dispensation ;
-
la dissociation partielle des revenus des officines du prix du médicament.
Pour le Conseil, ces ajustements visent à moderniser le secteur et à assurer sa soutenabilité à long terme.
Un désaccord sur la méthode plus que sur le diagnostic
Les syndicats reconnaissent que la question de l’équilibre économique des pharmacies mérite d’être abordée. Toutefois, ils estiment que la solution ne peut passer par une remise en cause de l’indépendance professionnelle.
Ainsi, le débat révèle une divergence plus profonde sur l’orientation future du modèle sanitaire national :
-
faut-il ouvrir davantage le secteur aux mécanismes du marché pour en améliorer la compétitivité ?
-
ou préserver un modèle fondé prioritairement sur l’autonomie professionnelle et la régulation publique ?
Entre fermeté et appel au dialogue
Malgré leur opposition ferme à la recommandation, les organisations professionnelles affirment rester ouvertes à la concertation. Elles appellent à l’ouverture d’un dialogue national associant pouvoirs publics et représentants du secteur afin d’examiner les pistes de réforme dans un cadre équilibré.
Pour elles, moderniser le système de santé est nécessaire, mais cette modernisation doit préserver la dignité des praticiens, la sécurité médicamenteuse et l’intérêt supérieur du patient.
La séquence actuelle dépasse donc la seule question des pharmacies. Elle interroge la place du marché dans les professions réglementées et la manière dont le Maroc souhaite structurer son système de santé à l’heure des grandes transformations économiques.




