L’Australie, la France et plusieurs autres pays ont commencé à durcir leur législation pour limiter l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. Au Maroc, où les risques liés à la surexposition numérique sont désormais largement documentés, la question d’une interdiction pour les moins de 16 ans s’impose progressivement dans le débat public.
L’épisode de Sebta illustre de manière particulièrement frappante le pouvoir de mobilisation des réseaux sociaux. Depuis septembre 2025, plusieurs appels à des tentatives d’assaut autour de Sebta et Melilla ont circulé sur les plateformes numériques, mobilisant en quelques heures de nombreux jeunes. Des analyses ont notamment évoqué l’existence de campagnes organisées derrière certains de ces appels.
Au-delà de ces épisodes ponctuels, le problème est plus profond. Pour de nombreux adolescents, TikTok, Instagram et les autres plateformes occupent désormais une place centrale dans la construction de leur identité, leurs comportements et leurs rapports aux autres. Les algorithmes influencent les goûts, les modes de consommation, les codes vestimentaires et parfois même les opinions.
Une surexposition aux conséquences multiples
Les risques liés à l’utilisation excessive des réseaux sociaux par les mineurs sont aujourd’hui largement documentés. Au Maroc, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a notamment alerté sur la propagation des fausses informations, le cyberharcèlement, le chantage, l’extorsion, l’incitation à la haine et à la violence, ainsi que sur les risques liés à l’exploitation sexuelle des mineurs et au recrutement criminel ou terroriste.
Selon une enquête menée en 2021 auprès de 1.293 enfants et jeunes Marocains âgés de 8 à 28 ans, 70 % déclaraient utiliser régulièrement les réseaux sociaux. Parmi les personnes interrogées, 43 % rapportaient des troubles du sommeil, 35,6 % des conflits avec leur entourage et 41,5 % une baisse de leurs performances scolaires. Un tiers avait également déjà été confronté au cyberharcèlement.
Les conséquences ne sont pas uniquement scolaires ou sociales. L’usage excessif des plateformes peut également être associé à des troubles de la concentration, à l’isolement, à l’anxiété, à la dépression et à différents comportements à risque.
Une autre étude américaine portant sur 6.595 adolescents âgés de 12 à 15 ans a, de son côté, établi une association entre une utilisation supérieure à trois heures par jour des réseaux sociaux et un risque plus élevé de développer certains problèmes de santé mentale.
Des plateformes conçues pour retenir l’attention
Au cœur du débat se trouve le fonctionnement même des réseaux sociaux. Notifications, recommandations personnalisées, vidéos courtes et défilement infini sont conçus pour maintenir l’utilisateur le plus longtemps possible sur la plateforme.
Chez les adolescents, dont les mécanismes de contrôle et de régulation sont encore en développement, cette logique peut favoriser une utilisation compulsive. La recherche permanente de « likes », de commentaires ou de nouvelles vidéos peut progressivement transformer l’usage récréatif en véritable dépendance comportementale.
À cela s’ajoutent les risques liés à l’image corporelle, à la comparaison sociale et à la pression exercée par certains influenceurs. Une enquête récente menée auprès de 1.480 adolescents américains de 13 à 17 ans a ainsi révélé que 46 % estimaient que les réseaux sociaux avaient un impact négatif sur leur image corporelle.
L’Australie a ouvert la voie
Face à ces préoccupations, plusieurs gouvernements ont choisi de passer de la sensibilisation à la réglementation.
L’Australie a été la première à adopter une législation imposant aux principales plateformes d’empêcher les moins de 16 ans de disposer d’un compte. Le dispositif, entré en vigueur en décembre 2025, prévoit également des sanctions importantes contre les entreprises qui ne respectent pas leurs obligations.
La France a également adopté une législation visant à restreindre l’accès des moins de 15 ans aux réseaux sociaux, avec une entrée en vigueur progressive à partir de 2026 et 2027.
D’autres pays, parmi lesquels l’Indonésie, la Malaisie, la Turquie et le Royaume-Uni, ont engagé des démarches similaires. Plusieurs autres États envisagent à leur tour de fixer un âge minimal pour l’accès aux plateformes.
Cette multiplication des initiatives traduit un changement de perception : les réseaux sociaux ne sont plus considérés uniquement comme des outils de communication, mais également comme un environnement numérique nécessitant une protection particulière pour les enfants et les adolescents.
Et le Maroc ?
Au Maroc, les autorités disposent déjà de plusieurs études mettant en évidence les risques liés à la surexposition des jeunes aux écrans et aux réseaux sociaux. Le CESE, le Conseil supérieur de l’éducation ainsi que l’Unicef ont notamment appelé à renforcer la protection des enfants dans l’environnement numérique.
La question est désormais de savoir quelle réponse apporter.
Une interdiction générale pourrait constituer une piste, mais elle soulève également des difficultés pratiques : contrôle de l’âge, respect de la vie privée, contournement des restrictions et accès des jeunes aux outils numériques à des fins éducatives.
Une stratégie plus large pourrait donc combiner limitation de l’accès aux plateformes pour les plus jeunes, contrôle renforcé de l’âge, responsabilité accrue des plateformes, éducation aux médias et accompagnement des parents.
Car si les réseaux sociaux peuvent offrir aux jeunes des espaces d’expression, d’apprentissage et de sociabilité, leur utilisation sans encadrement expose également les mineurs à des risques que les familles ne peuvent pas toujours maîtriser seules.
Le débat ne porte donc plus seulement sur la question de savoir si les enfants doivent utiliser les réseaux sociaux, mais sur les limites que la société souhaite fixer à des plateformes dont les algorithmes ont désormais une influence considérable sur une génération entière.
![]()




