Les récentes tensions autour de Ceuta et Melilla ont ravivé en Espagne des accusations selon lesquelles le Maroc chercherait à exercer une pression sur les territoires espagnols, voire à remettre en cause la souveraineté de Madrid sur les îles Canaries. Pourtant, un retour sur les épisodes historiques de la fin des années 1970 montre une réalité bien différente.
Une accusation contredite par l’histoire
Le Maroc n’a jamais revendiqué officiellement la souveraineté sur les îles Canaries. Au contraire, lors d’une importante crise diplomatique à la fin des années 1970, Rabat avait publiquement défendu l’intégrité territoriale de l’Espagne face aux initiatives algériennes visant à soutenir un mouvement indépendantiste canarien.
À cette époque, l’Algérie avait accordé son soutien à Antonio Cubillo, dirigeant du Mouvement pour l’autodétermination et l’indépendance de l’archipel canarien (MPAIAC). Le mouvement bénéficiait notamment d’un relais médiatique depuis Alger à travers une radio destinée à promouvoir l’indépendance des Canaries.
L’affaire prit une dimension internationale lorsque l’Algérie chercha à faire reconnaître les Canaries comme un territoire africain encore soumis à la colonisation. Cette démarche fut notamment portée devant l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1978.
Rabat avait alors soutenu Madrid
C’est dans ce contexte que la position marocaine apparaît particulièrement significative. Lors d’une réunion du Comité de libération de l’OUA à Tripoli, en février 1978, le Maroc s’était opposé aux initiatives visant à remettre en cause la souveraineté espagnole sur l’archipel.
Le ministre marocain des Affaires étrangères de l’époque, Mohamed Boucetta, avait contesté les arguments avancés par Alger sur le caractère prétendument « africain » des Canaries et avait rejeté la reconnaissance du mouvement dirigé par Antonio Cubillo.
Rabat avait également réaffirmé officiellement, par l’intermédiaire de son ambassade à Madrid, que les îles Canaries faisaient partie intégrante du territoire espagnol et que le Maroc n’avait jamais remis en question leur caractère espagnol.
Cette position historique contraste donc fortement avec certaines affirmations récemment apparues dans le débat public espagnol.
Une rivalité régionale au cœur de la crise
La question des Canaries était alors étroitement liée aux tensions entre le Maroc et l’Algérie autour du Sahara. Alger soutenait le Front Polisario et cherchait à faire pression sur Madrid afin que l’Espagne adopte une position plus favorable à ses intérêts dans le dossier saharien.
Dans ce contexte, la question canarienne constituait un moyen de pression diplomatique sur l’Espagne. Le soutien algérien au mouvement indépendantiste canarien servait ainsi également à augmenter le coût politique d’un rapprochement entre Madrid et Rabat.
Des articles publiés à l’époque par la presse espagnole avaient d’ailleurs relevé cette dimension stratégique des initiatives algériennes.
Des garanties marocaines concernant les Canaries
La position marocaine ne se limitait pas à la crise de 1978. Dès les années 1960, Rabat avait également tenté de rassurer Madrid sur les questions de sécurité liées à la proximité géographique des Canaries avec le Sahara.
Selon les éléments historiques rapportés dans cette analyse, le roi Hassan II avait notamment assuré en 1963 l’ambassadeur espagnol Manuel Aznar que le Maroc pouvait accepter le maintien d’une présence militaire espagnole dans la région du Sahara afin de contribuer à la sécurité de l’archipel.
Des propositions similaires auraient également été formulées à l’égard du régime de Francisco Franco quelques années plus tard.
Une histoire qui pèse dans le débat actuel
Aujourd’hui, les tensions autour de Ceuta et Melilla ont relancé les débats sur les intentions stratégiques du Maroc dans la région. Mais l’histoire des relations maroco-espagnoles avec les Canaries montre que la thèse d’un projet marocain visant à s’emparer de l’archipel ne correspond pas à la position officiellement défendue par Rabat au cours des dernières décennies.
En 1978, alors que la souveraineté espagnole sur les Canaries faisait réellement l’objet d’une contestation soutenue par Alger, le Maroc avait choisi de défendre l’intégrité territoriale de l’Espagne.
Ce précédent historique constitue donc un élément important pour comprendre les relations complexes entre Rabat, Madrid et Alger, et pour remettre les accusations actuelles dans leur contexte historique.




