Droits sociaux des Marocains d’Italie

El azhar Bennouna Sanaa11 février 2026Dernière mise à jour :
Droits sociaux des Marocains d’Italie

Les syndicats relancent un dossier bloqué depuis plus de trente ans

Près de 500.000 Marocains établis en Italie attendent toujours l’application d’une convention bilatérale de sécurité sociale signée en 1994 entre Rabat et Rome. Lundi 9 février 2026, des responsables syndicaux marocains et italiens se sont réunis à Rabat pour remettre ce dossier au centre du débat public et exiger sa ratification effective.

Au-delà d’une question administrative, l’enjeu est humain : garantir la portabilité des droits à la retraite et la protection sociale de centaines de milliers de travailleurs qui cotisent depuis des décennies.


Une convention signée… mais jamais appliquée

L’accord conclu en 1994 devait permettre la reconnaissance et la totalisation des périodes de cotisation effectuées par les travailleurs marocains en Italie et inversement. Le Maroc l’a ratifié en 1998. L’Italie, en revanche, ne l’a jamais finalisé.

Conséquence : de nombreux Marocains ayant travaillé légalement en Italie se retrouvent confrontés à un vide juridique lorsqu’ils envisagent un retour au pays. Les années de cotisations ne peuvent pas toujours être valorisées pleinement, fragilisant leurs droits à la retraite et à la protection sociale.

Pour les syndicats, ce blocage constitue une injustice durable. Ils soulignent que d’autres pays, disposant de communautés moins importantes en Italie, ont déjà conclu et activé de tels accords.


Une mobilisation syndicale transnationale

La rencontre organisée à Rabat a réuni des représentants de grandes centrales syndicales italiennes et marocaines, ainsi que des parlementaires italiens. Tous ont convergé vers une même demande : relancer un dialogue politique concret pour sortir ce dossier de l’impasse.

Le message porté est clair : le travail ne devrait pas perdre ses droits en traversant les frontières. Les travailleurs marocains participent activement à des secteurs clés de l’économie italienne — agriculture, bâtiment, industrie, services, logistique ou encore santé — et contribuent pleinement au financement du système social.

Pour les organisations présentes, il est légitime que ces contributions ouvrent droit à une protection équitable.


Une absence remarquée des institutions concernées

La réunion de Rabat a toutefois été marquée par l’absence de représentants des départements ministériels et organismes publics marocains concernés par la question. Un silence institutionnel qui a suscité des interrogations parmi les syndicats.

Cette absence symbolise, aux yeux de certains intervenants, un manque d’impulsion politique sur un dossier pourtant ancien et sensible. Les syndicats ont rappelé que la défense des droits sociaux des Marocains résidant à l’étranger relève aussi d’une responsabilité diplomatique et institutionnelle.


Le contexte italien : évolution des politiques migratoires

Les discussions ont également mis en lumière l’évolution du cadre politique italien depuis les années 1990. Plusieurs intervenants ont souligné que les réformes migratoires adoptées au début des années 2000 ont renforcé la dépendance administrative des travailleurs étrangers à leur employeur, compliquant davantage leur stabilité professionnelle et sociale.

Au-delà des aspects juridiques, les syndicats ont évoqué la réalité quotidienne de nombreux travailleurs marocains confrontés à des conditions de travail parfois précaires, notamment dans les secteurs à forte pénibilité. La question de la sécurité au travail et des accidents professionnels a également été soulevée.


Une responsabilité partagée

Du côté marocain, certains responsables associatifs rappellent que la Constitution consacre la protection des droits des Marocains du monde. Cependant, la traduction concrète de ce principe nécessite des mécanismes bilatéraux effectifs.

La problématique dépasse ainsi le seul cadre technique. Elle interroge la capacité des États à adapter leurs instruments juridiques aux réalités migratoires contemporaines, alors même que les économies européennes ont recours à des programmes légaux de migration pour répondre à leurs besoins en main-d’œuvre.


Vers une relance du dialogue politique ?

Les parlementaires italiens présents ont annoncé le dépôt d’une résolution visant à réactiver officiellement le dialogue bilatéral. Les syndicats, de leur côté, prévoient d’organiser de nouvelles rencontres en Italie afin de maintenir la pression et sensibiliser l’opinion publique.

Le chantier s’annonce complexe. Mais pour les organisations mobilisées, l’objectif demeure constant : faire reconnaître des droits acquis par le travail et assurer une protection sociale équitable aux travailleurs marocains.

Car derrière les chiffres — près d’un demi-million de personnes — se trouvent des familles, des parcours de vie et des années de contribution à deux sociétés.


Une question de justice sociale et de crédibilité institutionnelle

Trente-deux ans après la signature de la convention, la situation pose une question de cohérence entre engagements formels et application concrète. Pour les syndicats, l’heure n’est plus aux déclarations d’intention, mais à une action coordonnée entre gouvernements.

La mobilisation engagée à Rabat marque peut-être un nouveau chapitre dans ce dossier. Reste à savoir si elle sera suivie d’effets politiques tangibles.

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